Rotation interne de hanche limitée : un signe précoce souvent négligé

Introduction

La rotation interne de hanche est un mouvement discret, rarement sollicité consciemment, mais fondamental pour la marche, la position assise ou les changements d'appui. Sa limitation progressive passe souvent inaperçue pendant des années, car elle ne s'accompagne pas toujours de douleur à l'endroit attendu. Pourtant, la littérature en rhumatologie et en biomécanique s'accorde de plus en plus sur un point : cette limitation figure parmi les tout premiers signes objectivables d'une atteinte de l'articulation coxo-fémorale.

 

Un axe articulaire qui décline en premier

Plusieurs travaux de recherche portant sur le diagnostic précoce de l'arthrose de hanche ont cherché à identifier les critères cliniques les plus discriminants avant l'apparition de signes radiographiques francs. L'étude de cohorte CHECK, publiée dans Rheumatology, a ainsi retenu la rotation interne de hanche inférieure ou égale à 15°, ou douloureuse, comme l'un des critères principaux de l'arthrose débutante, aux côtés de la flexion et de la rotation externe. Les recommandations de pratique clinique nord-américaines reprises par la littérature de rééducation retiennent un seuil proche, autour de 24°, ou une différence marquée avec le côté controlatéral, associée à une douleur à la mobilisation passive en rotation interne.

Ce constat rejoint l'observation clinique répandue en thérapie manuelle : la rotation interne est fréquemment le premier axe à se restreindre, avant la flexion ou l'abduction, et bien avant toute limitation fonctionnelle perceptible par le patient dans les gestes du quotidien.

 

Pourquoi cette limitation reste souvent silencieuse

Un des éléments les plus contre-intuitifs de cette problématique est son caractère fréquemment asymptomatique, du moins au niveau de l'articulation elle-même. Lorsque des douleurs sont rapportées, elles concernent davantage les tissus périphériques que l'articulation en tant que telle : région fessière, moyen fessier, versant trochantérien, voire région inguinale.

Le syndrome douloureux trochantérien (gluteal tendinopathy / greater trochanteric pain syndrome) illustre bien ce déplacement du symptôme. Sa prévalence est estimée entre 15 et 35 % chez les personnes de plus de 50 ans, avec une fréquence quatre fois supérieure chez les femmes. Une revue systématique portant sur sa prise en charge rapporte qu'environ deux tiers des personnes présentant ce syndrome ont une arthrose de hanche associée, ou des lombalgies concomitantes. Un suivi à 11 ans a par ailleurs montré qu'environ un quart des patients ayant présenté ce syndrome rapportaient eux-mêmes une arthrose de hanche concomitante au terme du suivi.

La région inguinale peut également être concernée : dans le conflit fémoro-acétabulaire, la douleur à l'aine constitue le symptôme le plus caractéristique, souvent associée à une diminution de la flexion et de la rotation interne. Ce déplacement de la plainte douloureuse loin du site de la restriction articulaire explique en grande partie pourquoi la limitation de rotation interne reste sous-diagnostiquée en dehors d'un examen clinique ciblé.

 

L'implication musculaire périarticulaire

La rotation interne de hanche ne dépend pas uniquement de la congruence articulaire. Une étude cadavérique portant sur les rotateurs externes profonds a montré que le piriforme et l'obturateur interne jouent un rôle de frein mécanique à la rotation interne, à la fois hanche en extension et à 60° de flexion. Ces muscles courts, d'origine pelvienne, participent donc directement à la limitation de l'amplitude, indépendamment de tout remaniement osseux.

Sur le versant fessier, une insuffisance du moyen fessier a été associée à une réduction simultanée de la rotation interne de hanche et du moment de force des abducteurs, modifiant par ricochet la mécanique du bassin pendant l'appui unipodal. La restriction de rotation interne ne peut donc pas être isolée de l'ensemble de la chaîne pelvi-trochantérienne et fessière, qui partage des origines myotomiques communes avec la région lombo-sacro-iliaque.

 

Mon regard de praticien

Dans ma pratique, la limitation de rotation interne de hanche est une des restrictions articulaires les plus fréquemment retrouvées, chez des patients d'âge avancé comme chez des sportifs plus jeunes. Elle est le plus souvent asymptomatique en elle-même : les plaintes rapportées se situent davantage au niveau fessier, moyen fessier, trochantérien, voire inguinal, et parfois sous forme de tensions diffuses dans l'ensemble du membre inférieur ou d'une sensibilité à l'appui du pied. Cette dissociation entre le site de la restriction et le site de la plainte correspond bien à ce que documente la littérature sur le syndrome douloureux trochantérien et le conflit fémoro-acétabulaire.

Sur le plan fonctionnel, je retrouve régulièrement une lésion étiopathique articulaire de la coxo-fémorale associée à cette limitation. Le travail proposé vise à restaurer les capacités de récupération articulaire, et s'accompagne fréquemment d'une prise en charge de la charnière lombo-sacro-iliaque, cohérente avec les origines myotomiques communes des muscles pelvi-trochantériens et fessiers évoquées plus haut. La récupération est généralement rapide dans les suites d'une prise en charge étiopathique. Elle l'est moins nettement sur les tableaux de coxarthrose avancée, où des récidives précoces restent possibles, ce qui rejoint la littérature associant restriction chronique de rotation interne et arthrose installée plutôt que débutante.

Une vidéo présentant des exercices de mobilité en rotation interne et externe de hanche est disponible sur la chaîne YouTube du cabinet, en complément de cet article.

 

Lien Youtube des Exercices de rotations de hanche

 

FAQ

Comment savoir si ma rotation interne de hanche est limitée ? Un bilan fonctionnel comparatif entre les deux hanches, en position couchée, permet d'objectiver une éventuelle asymétrie ou une restriction en fin de course. Une auto-évaluation isolée reste peu fiable, la limitation étant souvent indolore.

Cette limitation est-elle toujours liée à l'arthrose ? Non. Elle peut précéder de plusieurs années tout signe radiographique et se rencontrer chez des sujets jeunes ou sportifs, sans lien avec un processus dégénératif installé.

Pourquoi ai-je mal aux fesses ou à l'aine plutôt qu'à la hanche ? La restriction articulaire de la coxo-fémorale s'accompagne souvent d'une sollicitation accrue des tissus périarticulaires (moyen fessier, région trochantérienne, psoas-iliaque), qui deviennent la source principale de la plainte douloureuse.

Un accompagnement manuel peut-il améliorer cette limitation ? Un bilan fonctionnel permet d'évaluer la composante articulaire et musculaire de la restriction et d'orienter une prise en charge étiopathique adaptée, en complément d'un travail de mobilité actif.

 

Pour aller plus loin