Psychanalyse et IA : ce qui se projette, ce qui se transfère, et pourquoi ce n’est pas la même chose
Depuis quelque temps, l’intelligence artificielle s’est invitée dans l’espace intime des personnes. Beaucoup l’utilisent pour comprendre une situation, traverser une difficulté émotionnelle, chercher des mots, apaiser une angoisse, ou simplement se sentir moins seuls à un moment donné. Cette pratique devient fréquente : certaines personnes parlent à l’IA comme à un interlocuteur régulier, parfois même comme à une présence qui les aide à tenir.
Il est donc légitime de se demander si cette expérience se rapproche de la psychanalyse. La question se pose d’autant plus que l’IA répond avec une étonnante pertinence, reformule avec finesse, propose des pistes, aide à organiser la pensée et donne parfois l’impression d’un dialogue intelligent, bienveillant, presque thérapeutique.
Pourtant, même si l’IA peut réellement être utile, elle ne joue pas le même rôle qu’un psychanalyste, et surtout elle n’engage pas le même processus psychique. La différence essentielle se situe dans ce que l’on appelle, en psychanalyse, le transfert, et dans la manière dont la projection se met en place avec une IA.
La projection est un mécanisme psychique naturel. Nous projetons continuellement sur autrui des intentions, des croyances, des peurs, des attentes. Dans la vie quotidienne, nous interprétons sans cesse. Une personne ne répond pas à notre message, et nous pensons qu’elle nous évite. Un collègue paraît froid, et nous imaginons qu’il nous juge. Un proche est silencieux, et nous concluons qu’il est fâché. La projection n’est pas en soi une erreur : c’est une manière pour le psychisme de donner sens au réel, de remplir les vides, de tenter de maîtriser l’incertitude. Cela devient problématique lorsque la projection se rigidifie, lorsqu’elle s’impose comme vérité absolue et qu’elle enferme le sujet dans des scénarios répétitifs.
L’IA est un support projectif particulièrement puissant, précisément parce qu’elle présente des caractéristiques très spécifiques. Elle est toujours disponible. Elle ne se lasse pas. Elle ne se vexe pas. Elle ne se fatigue pas. Elle ne se défend pas. Elle répond sans interrompre. Elle n’exige rien. Elle n’a pas de limites subjectives visibles. Cette combinaison crée une situation inédite : l’utilisateur peut y déposer beaucoup de choses, parfois très intimes, sans craindre un jugement direct, une déception relationnelle, une réaction émotionnelle, ou un conflit.
Dans ce contexte, il devient facile de prêter à l’IA une forme de compréhension profonde, comme si elle percevait immédiatement ce qui est important. Certaines personnes, après quelques échanges, ont le sentiment que l’IA les comprend mieux que leurs proches. D’autres s’y confient avec une intensité qu’elles n’oseraient pas dans une relation humaine. Ce n’est pas surprenant : l’IA agit alors comme une surface d’accueil neutre, suffisamment stable pour que les projections puissent se déployer. L’utilisateur peut y voir un guide, une figure apaisante, une présence rassurante, ou même une forme d’autorité bienveillante. Par exemple, une personne angoissée peut lui demander cent fois si elle a eu tort, si elle est “normale”, si elle doit quitter son conjoint, et recevoir à chaque fois une réponse organisée qui diminue momentanément la tension.
Mais c’est justement là que se situe la limite. L’IA répond, elle propose, elle reformule, elle éclaire, mais elle ne résiste pas comme un sujet humain résiste. Elle ne porte pas une subjectivité propre. Elle ne désire pas. Elle ne manque pas. Elle ne se tait pas. Elle ne laisse pas la place au vide. Et en psychanalyse, ces points ne sont pas secondaires : ils sont déterminants.
Dans une cure analytique, il ne s’agit pas seulement de raconter sa vie, ni de recevoir des explications. Il s’agit d’observer comment un sujet se constitue, comment il se défend, comment il répète, comment il se divise parfois entre ce qu’il veut et ce qu’il fait, entre ce qu’il dit et ce qu’il vit. Un symptôme est rarement “un problème à résoudre”. Il est souvent le signe d’un conflit interne, d’un compromis psychique, d’un désir refoulé ou interdit, d’une dette subjective, ou d’une fidélité invisible à l’histoire familiale. Le travail analytique vise donc quelque chose de plus radical : rencontrer ce que le sujet ne sait pas sur lui-même, ou ce qu’il sait sans pouvoir le reconnaître comme sien.
C’est précisément là que le transfert intervient. Dans une cure, le patient ne projette pas seulement sur le psychanalyste des impressions vagues ; il rejoue avec lui, souvent sans s’en rendre compte, des scénarios anciens. Il peut attendre une reconnaissance absolue comme il l’attendait d’un parent, redouter une humiliation comme il l’a vécue enfant, s’imaginer qu’il doit être parfait pour être entendu, croire qu’il sera rejeté s’il se montre vulnérable. Il peut aussi se mettre à “bien faire” la thérapie, à chercher à plaire au psychanalyste, à se juger lui-même en séance, à se défendre en parlant trop, ou au contraire à se taire pour ne pas être vu. Ces mouvements ne sont pas des accidents ; ils sont le cœur du processus. Ils permettent au patient de voir ce qui le gouverne à son insu, non pas dans un récit lointain, mais dans un lien vivant.
Dans ce lien, le psychanalyste tient un cadre. Il ne répond pas à toutes les demandes. Il ne rassure pas à la moindre angoisse. Il ne devient pas un ami. Il ne cherche pas à convaincre. Il ne s’offre pas comme solution. Il soutient une expérience particulière, parfois inconfortable, où la parole se déploie et où ce qui est habituellement recouvert par la maîtrise, l’intelligence ou les défenses peut apparaître. Le silence, la durée, la répétition, la frustration parfois, tout cela n’est pas un manque de bienveillance. C’est ce qui rend possible l’émergence du désir et la transformation du sujet.
Avec l’IA, l’expérience est différente. Si une personne demande une réponse, elle en obtient une. Si elle demande une reformulation, elle en reçoit une. Si elle demande un plan d’action, elle a un plan. Si elle veut être rassurée, elle peut l’être. L’IA ne met pas en jeu la présence réelle d’un autre sujet. Il peut donc y avoir une forme d’apaisement immédiat, très utile, mais aussi un risque : celui que la relation à l’IA devienne une relation d’évitement du réel. Une personne peut par exemple demander à l’IA de l’aider à “comprendre” sa mère, son couple ou son enfant, et obtenir des interprétations pertinentes, mais sans jamais traverser ce qui se rejoue affectivement en elle, dans son propre corps, dans sa propre parole, dans sa propre culpabilité ou sa propre colère.
Chez certains profils, notamment très intellectuels, hypersensibles ou atypiques, l’IA peut devenir un lieu où l’on pense sans limite, où l’on théorise sans fin. Cela peut être brillant, stimulant, même très fécond, mais cela peut aussi renforcer une défense bien connue : l’intellectualisation. On comprend tout, on analyse tout, on formule tout, mais on ne change pas. Le danger n’est pas moral, il est clinique : le psychisme peut se donner l’illusion qu’il travaille, alors qu’il se protège de ce qui devrait être vécu, traversé, mis en mots au contact d’un autre.
Cela ne signifie pas qu’il faille opposer psychanalyse et IA. L’IA peut être un outil précieux, à condition de rester à sa place. Elle peut aider à clarifier un ressenti, à écrire ce qu’on n’arrive pas à dire, à préparer une séance analytique, à formuler des questions, à identifier des répétitions, ou à repérer des contradictions internes. Elle peut parfois soutenir un mouvement de mentalisation, c’est-à-dire la capacité à penser ce que l’on éprouve au lieu de le décharger dans l’agir. Par exemple, avant une séance, une personne peut écrire à l’IA ce qu’elle n’ose pas dire et arriver plus claire dans son discours.
Mais il faut garder une distinction nette. Dans l’IA, il y a projection, adressage, parfois dépendance douce, parfois apaisement réel, mais il n’y a pas ce qui fait le cœur de la cure : une rencontre avec l’inconscient dans un cadre humain, incarné, structuré, où le sujet ne peut pas tout maîtriser. Là où l’IA répond, la psychanalyse laisse parfois advenir. Là où l’IA organise, la psychanalyse désorganise parfois ce qui est trop organisé. Là où l’IA rassure, la psychanalyse peut laisser la question ouverte afin que le sujet trouve sa réponse propre, et non une réponse empruntée qui ne lui appartient pas.
En résumé, parler à une IA peut aider à penser. Cela peut être un soutien, un outil, un tiers provisoire. Mais ce n’est pas une cure. La psychanalyse n’est pas seulement un échange verbal : c’est une expérience psychique où se rejoue, dans la parole et dans le lien, ce qui gouverne le sujet à son insu. Le transfert est une mise en scène vivante. La projection sur l’IA est un miroir sophistiqué. Les deux peuvent coexister, mais ils n’ont pas le même statut.